
Et d'abord, moi, je suis une dure à cuire.
Tout à fait.
J'ai peur des araignées, des poissons, des perce-oreilles, des vampires, des loups-garous, des monstres de dessous le lit, du bruit que fait le Grudge, des gens qui font "Bouh", des musiques de Mike Oldfield, de nager sur le dos dans les piscines, des rideaux de douche tirés qu'on sait pas ce qui se cache derrière, des bouquins de Stephen King, de quand j'ai pas pied dans la mer, et du réveil qui fait tic-tac la nuit. Soit.
Mais j'ai pas peur de me prendre des pains dans la gueule. C'est déjà bien.
C'est pour ça que, depuis la rentrée, je me suis inscrite à la boxe.
La boxe anglaise, parce que la boxe française, ça utilise les pieds, et moi mes jambes elles sont trop courtes pour aller jusqu'au-dessus de la ceinture de quelqu'un. Alors j'ai pris boxe anglaise. La vraie, celle des films américains, avec des ralentis et des gens qui meurent comme le copain de la pétasse dans "Hartley coeurs à vif".
C'est super.
Certes, le prof n'est absolument pas pédagogue et nous livre à nous-mêmes sans corriger nos fautes, et du coup on fait les exercices un peu à l'arrache. Certes, on est quarante dans une toute petite salle avec les fenêtres qui s'ouvrent pas, certes on passe juste après le cours d'aérobic et ça fouette déjà la sueur de chacal avant même qu'on commence à s'échauffer. Certes, après une heure et demie passée à arroser mes fringues de sueur, on doit encore faire des séries de pompes et d'abdos à une vitesse fulgurante :
- Et vingt !
- .... Et trois pour Chacho.
Et après on reste allongés sur les tapis sales, avec les cheveux dans la poussière, la sueur qui pique le front et qui coule dans les oreilles, à avoir envie de hurler "Flinguez-moi tout de suite".
Mais, quand même, j'adore.
J'adore pas seulement mettre des coups aux gens (même si c'est super fun), mais la boxe, ce n'est pas que cela.
Ce n'est pas une histoire de gagner à tout prix, de mettre l'autre KO et de le bourrer de coups jusqu'à ce qu'il soit à moitié mort. Déjà, à mon stade, je n'affronte pas des adversaires, mais des coéquipiers. Ça veut pas dire qu'on se ménage, mais quand même.
Et puis, il y a du respect aussi.
Le respect des règles, le respect de l'art de donner les coups, parce qu'on n'a pas le droit de frapper n'importe comment et n'importe où. Le respect de l'autre, aussi, ne pas le prendre au dépourvu, respecter ses temps morts :
- Attends je dois refaire ma queue de cheval, j'ai des cheveux qui collent partout à mon visage.
- Ça tombe bien, mon lacet était en train de se défaire.
Et c'est aussi, et surtout : garder un gros sourire imbécile derrière le protège-dents pendant qu'on se met des pains dans la tronche.
J'ai cogné des filles maigres comme des clous mais avec des bombes nucléaires au bout des bras, des filles teigneuses, des filles gentilles, des mecs trois fois plus grands que moi qui osaient pas me frapper, des mecs qui bougeaient tout le temps et que j'arrivais pas à toucher, des gens suants, puants, des souriants, des déterminés. Et partout j'ai vu cette même envie de gagner.
Alors, au final, je m'en fous de perdre cinquante litres d'eau. Je m'en fous que mon ensemble de sport soit rose, que mon short soit trop court, que mes élastiques à cheveux me pètent entre les mains, que je me sente balourde, que j'aie l'air tellement ridicule avec mon protège-dents, que mes gants soient huit fois trop grands, et que je finisse la séance en puant comme si je m'étais roulée dans de l'urine de puma.
Parce que quand je suis face à un coéquipier, avec la sueur qui me pique les yeux, il n'y a plus rien d'autre qui compte. C'est plus une histoire d'analyse, de commentaire, de réflexion. C'est brut, c'est primaire, c'est animal d'un côté, mais sans basculer dans la loi du talion.
J'évite les coups, j'en donne, j'en prends, je vacille, je riposte, je grimace quand on me frappe trop fort. La fille m'assène un crochet à la tempe, le lui enfonce un direct dans le ventre, elle me frappe à la mâchoire. Je chancelle, je me reprends, elle attend, je secoue la tête et j'y retourne.
Et je finis l'exercice avec un grand sourire, en me frottant la tempe, et en bavant à travers le protège-dents :
- Ch'était chympa !







